Réalisateur:Bertrand Tavernier
Acteurs:Michel Galabru, Philippe Noiret, Jean-Claude Brialy...
Sortie:1976
Durée:2h
Genre:L'international anarchiste
Note:18/20
Histoire:Bouvier, amoureux fou d'une jeune paysanne, Louise, part sur les routes le jour où elle le repousse à jamais. Après avoir tiré sur elle et sur lui après sans succès, il vagabonde de Lourdes jusqu'au Nord de la Françe, tuant des bergères après les avoir violement violées. Le juge Rousseau le recherche voyant là l'occasion de dorer sa carrière d'une légion d'honneur. Quand il l'arrête enfin lors d'une batu, une longue bataille s'engage pour lui tirer des aveux et prouver qu'il était conscience. Cette affaire devient vite un débat nationale, éclipsant l'affaire Dreyfus et sa ré-habilitation.
Avis:La période dreyfusarde (fin du XIXème) est une époque de l'histoire française que le cinéma français n'a presque pas abordé à cause entre autre de l'effroyable actualité de cette affaire. Bertrand Tavernier, lui, en a tiré l'un de ses plus beaux films, installant cette histoire judiciaire, policière et humaine dans ce contexte houleux. Il mélange cela à un arrière-plan de réveil des classes populaires et ouvrières pour faire Le juge et l'assassin, une petit bijou de poésie et d'engagement. Film profondément engagé, Le juge et l'assassin est aussi un poésie anarchiste comme Ferré aurait pu le faire, composée pour trois virtuoses du cinéma: Galabru, Noiret et Brialy, sans compter la petite débutante Isabelle Huppert, déjà bouleversante.
Sur l'affiche du Juge et de l'assassin, Galabru est dans un carré rouge tandis que Noiret, face à lui se trouve dans un carré bleu. Tavernier résume en un simple montage tout le message de son film. Le juge et le prisonnier parler de lutte des classes, de lutte des partis et revendique clairement son engagement politique. Sans souffir d'un manichéisme trop dérangeant, l'histoire donne raison à Bouvier, sans excuser pour autant ses crimes, et montre le juge comme un manipulateur égocentrique et ambitieux. Inversant avec une malice incroyable le paysage classique des affaires judiciaires où le gentil avocat met sous les cachots le méchant tueur, Tavernier augmente l'enjeu de cette confrontation avec une mise à mort comme issue. Dès lors, toutes les confrontations juge/assassin prennent un ton malsain, où Rousseau joue une partition mielleuse, fausse, horriblement sympathique. A ce jeu là, le premier entretien entre les deux hommes, où le juge fait semblant d'être passionné par les vagabonds qu'il a en horreur, est sans doute la plus significative mais aussi la plus poignante. Le scénario détaille en deux heures un étau implacable qui se ressert peu à peu sur une victime sans défense car démente et éperduement amoureuse. Erreurs judiciaires et manipulations sont dépecés par le point de vue de Tavernier qui met dans son film toute sa haine, toute sa conviction. Et au delà de l'affrontement juge/prisonnier, Tavernier parle de lutte des classes, d'éveil d'une population ouvrière face à une élite qui ne compte pas se laisser submergé et préfèrera mourir plutôt que de subir l'égalité avec les ouvriers. Le personnage de Brialy est d'une effroyable réalité sur cette question et la relation entre Rousseau et sa maitresse paysanne rend flagrant ce conflit entre autre dans une scène de "viol" insoutenable.
Ce parti-pris politique n'empeche pas Tavernier de faire un film poétique et artistique avant d'être engagé. D'ailleurs pas avant mais en même temps. Tavernier rejoint Aragon, Ferré dans le mélange de message anarchiste et de littérature sublime. Toutes les lettres écrites par Bouvier à Louise, sans jamais que lui revienne de réponse et qui rythment le film en voix-off sont d'une sincérité, d'un lyrisme grandiose et boulversant. Il ponctuent aussi son récit de chansons pour lesquelles il fait appel à Philippe Sarde pour composer et à pour interpréter, chanteur anarchiste. Le tout forme un récit vif, vivant et poignant aux personnages fouillés et à la profondeur incroyable. Bertrand Tavernier filme ça avec une délicatesse, une simplicité touchante. Il fait parcourir à Bouvier les paysages tourtueux de l'Ardèche, en en faisant presque un paysage bucolique qui se mélange plutôt bien avec la violence dont fait preuve Bouvier.
Il compte surtout sur ses acteurs pour finir de parfaire ce chef d'oeuvre. Et il s'entoure plutôt bien. A l'heure où l'on commémore la mort de Jean-Claude Brialy, il est étonnant de se souvenir de sa prestation cruelle de dandy bourgeois, dédaigneux et raciste. Quand il sort "quitte à choisir, j'ai préférer l'antisémitisme, parce que c'est à la mode" il se passe bien d'avoir un opinion sur ce qu'il dit, de juger son personnage et sa franchise est d'un cynisme rare. Revoir Philippe Noiret est toujours un excellent rendez-vous. Dans Le juge et le prisonnier, il explore un palette qu'il a rarement montré: la méchanceté, la mesquinerie. Habituellement plus papa gâteau que cynique, il est ici un juge implacable, ambitieux, détestable en tout point et pourtant, attachant. Dans la catégorie disparu, Michel Galabru fait lui aussi plaisir à voir. Pour la génération pour qui ce n'est qu'un homme bedonnant et habitué aux mauvais film (j'en faisais parti), le voir dans une déchainement anarchique et un folie douce exceller par sa force, sa démence est une vraie surprise. Il domine le film à lui tout seul, mettant Noiret dans l'ombre totale face à sa perfection. Au milieu de toutes ces têtes d'affiches dinosaures du cinéma, Isabelle Huppert fait ses débuts par la grande porte, en paysanne soumise et afublé d'un amant ingrat et d'une fille victime de démense que les freudiens affublent de pulsions sexuelles refoulées...
Tavernier signe donc un film parfait en tout point, d'un lyrisme anarchiste qui peut paraitre désué et dépassé mais qui reste d'une force incroyable. Cynique et engagé, le scénario est une fresque historique autant qu'une fable nostalgique sur la révolte. Quand Tavernier signe un finale époustoufflant où les ouvriers menés par une Isabelle Huppert convaincue tiennent tête aux militaires au péril de leur vie, on sent cette force et l'immense respect que le réalisateur a pour les sacrifiés pour les droits de l'homme.


